Escalier de Reilhe

C'est un texte d'Aimé Jeanjean publié dans son livre : « Les Vieilles Rues de Sommières » que nous vous proposons cette semaine. Il s'était, nous dit-il, lui-même inspiré d'un article du « Passeroun » publié dans le journal Midi Libre ( * à lire en-dessous), qui avait dépouillé les registres des archives retraçant ces faits et auquel nous rendons hommage.
Reilhe : famille Sommiéroise possédant la maison la plus proche de la Maison Commune.
Procès célèbre qui dura de 1730 à 1769.
« Quelques maisons de la rue du Pont, du côté Nord, possédaient des passages permettant d'accéder à la Place du Marché et à la Grave. Au début du 18e le public n'en utilisait plus qu'un seul, situé dans la Maison du Sieur Reilhe. Une rampe terrasse permettait « aux bêtes à dos » de descendre facilement.
Le propriétaire remplaça la rampe par des degrés sans interrompre la servitude ; « les bêtes à dos » n'y passèrent plus.
En 1730, la demoiselle Reilhe voulut interrompre le passage ; devant la menace des Consuls celle-ci abandonna sa tentative. D'autres incidents eurent lieu en 1735 (18 mars), 1748 (5 juillet), jusqu'au mercredi des Cendres en février 1765 où les héritiers Reilhe firent murer le passage pendant la nuit. Un procès s'en suivit et l'affaire fut portée devant M. de Saint Priest, intendant du Languedoc, sans résultat.
Lassé de l'entêtement des Reilhe, le Conseil Communal fit aménager un couloir étroit dans la maison consulaire près l'immeuble portant de nos jours le n° 1 de la Rue Max Dormoy ».
(Lou Passeroun).
A voir : Vue de la Place du Marché du haut de l'escalier.
Photos : R Proeger
* Articles parus dans ML
L'ESCALIER DE REILHE
Parlant de la rue du Pont et de sa construction si particulière, nous signalions que quelques maisons, du côté Nord, possédaient des passages permettant d'accéder à la Place du Marché et à la Grave. Au début du 18ème siècle le public n'en utilisait plus qu'un seul, situé dans la maison du sieur REILHE.
On ignore ce qui a pu donner naissance à cette faculté de passer dont la jouissance remonte aux temps les plus reculés. On présume qu’anciennement, la ville ayant toléré que des particuliers bâtissent des maisons en les adossant contre le Port Romain, elle s'était réservé la liberté de passer dans plusieurs de ces maisons qui auraient interrompu la circulation ci-devant établie.
La maison du sieur REILHE était la plus fréquentée, vu sa situation avantageuse, jointe à la commodité d'une rampe terrasse, qui permettait aux « bêtes à dos » d’y descendre facilement sans aucun obstacle.
Le propriétaire remplace par la suite la rampe par des degrés mais sans interrompre la servitude de passage au public. « Les bêtes à dos » n’y passèrent plus mais la communauté ne se plaignit point.
Les choses commencèrent à se gâter en 1730. La demoiselle REILHE voulut interrompre le passage, mais les consuls ayant pris le 18 mars 1730 conseil de Me ADELBERT, avocat à Nîmes et menaçant d’actionner Mlle REILHE, cette dernière abandonna sa tentative et le public rentra dans ses droits.
La trêve fut courte. En 1735, le propriétaire renouvela son entreprise mais le 18 mars de la même année, un acte de réquisition, signé du Maire, Mr de CLARY et du Ier Consul Mr OUBXET, suffit pour décider Mr REILHE à laisser la liberté du passage.
Nouvel incident en 1748, où le 5 juillet l'huissier François DELMAS, signifiait au propriétaire, un acte de la communauté présidée par le Maire Mr NAZON, en vue de maintenir ce droit aux habitants. Voyant la ville décidée à soutenir ses droits Mr REILHE satisfit encore à la demande.
On parvint de la sorte jusqu'au mercredi des Cendres en février 1765, où les héritiers REILHE firent furtivement murer la porte d'entrée du côté de la Grave. Ce travail exécuté à la pointe du jour, avec des matériaux préparés à l'avance, causa un gros préjudice à la ville, à l'occasion de la foire.
Une délibération du Conseil du 2 Février 1765, sous la présidence de Mr Pons CHRESTIEN, avocat, Ier consul mandata Maire et Consuls, aux fins de présenter une requête à l'Intendant pour autoriser la commune à plaider contre les héritiers REILHE.
Ce qui fut fait mais la décision de l'Intendant fut décevante, la voici :
« Vu par Nous; Intendant, les requêtes respectives des Maire consuls de Sommières et du sieur Marc-Antoine REILHE, au sujet de la permission de plaider que la ville demande et à laquelle le dit REILHE s'oppose, sur le fondement que la Ville n'a aucun titre et autres preuves ensemble des conclusions du syndic Général de la Province. »
« Nous déclarons n'y avoir lieu en l'état actuel, d'accorder au Maire et Consuls, la permission de plaider requise, sauf à rapporter les textes en vertu desquels ils entendent établir le droit de passage dont il s’agit, dans la maison du sieur REILHE. »
Fait à Montpellier le 17 mars 1765
Signé SAINT-PRIEST.
Ainsi donc, tout semblait remis en question - Quelle décision allaient prendre nos Consuls, toujours désireux de conserver aux Sommiérois des habitudes vieilles de plusieurs siècles. Nous y reviendrons.
(à suivre)
LOU PASSEROUN
Midi Libre 11 août 1961
L'ESCALIER DE REILHE (suite)
Nous avons vu qu’après plusieurs siècles de jouissance de ce passage par les habitants, une décision du 17 mars 1765 de l'Intendant Mr DE SAINT PRIEST, sans contester ouvertement les droits de la Communauté, cette dernière dans l'obligation d'en faire la preuve, avant de l'autoriser à plaider. La consultation du 18 mars 1730 demandée à l’avocat nîmois ADELIBERT suggérait l'assignation de la demoiselle REILHE, de l'époque devant le Sénéchal de Montpellier ou devant les officiers de Sommières, pour voir condamner à laisser libre le passage, sans préjudice de pouvoir demander la démolition du bâtiment à elle appartenant, qui appuie sur les murs de la ville.
Ces affirmations énergiques avaient renforcé l'opinion de nos consuls mais les temps avaient changé, les procès étaient longs et nombreux. La ville en poursuivait d'autres, dont l'un avec le chapitre de Saint-Gilles confié Mr CHAULIAC homme de loi à Toulouse.
Par son intermédiaire, la ville fit demander une consultation à Mr TOURNIER, avocat conseil à Toulouse en y joignant un long mémoire exposant les faits et demandant conseil avant d'agir.
La réponse de ce dernier est fort savante, elle tient en 12 feuillets abondants en textes latins de jurisprudence. Les conclusions en sont très prudentes. En voici l’exposé :
« I° Le passage n'a point été réparé par la ville, ce qui lui eut été à charge si la servitude lui eût appartenu.
2° On convient dans le mémoire que c’est le sieur REILHE qui fit détruire la rampe, la terrasse et substituer des degrés.
3° I1 parait point qu'il eut été fait d'acte en 1700, ce qui suffirait pour établir les droits de la Communauté et on convient que c’est REILHE qui changea l’état des lieux pour qu'on ne put passer avec des bêtes de charge, d'où l'on peut conclure que s’il laissait passer ou traverser par son allée ou couloir, ce n'était que par pure familiarité. Cela sera même plus vraisemblable si l’allée ou passage est le même par lequel on entre dans la maison du sieur REILHE; on ne peut guère présumer qu'un particulier ait voulu s'exposer à une servitude aussi dangereuse et il y a lieu de croire que la tolérance était plutôt pour les voisins que pour le public, et pour des personnes connues que pour toute sorte de gens.
On croit donc que pour gagner ce procès, il faudrait prouver que la servitude est nécessaire et on ne pourrait le prouver que si on peut passer ailleurs et que le passage chez REILHE ne fut que pour abréger ce chemin.
Il faudrait trouver les anciens cadastres et titres de la Communauté et tâcher de découvrir la concession du terrain sur lequel la maison est bâtie, pour voir si la servitude fut réservée ou si l'on trouve quelque trace de réservation. Sans cela ce procès sera très critique. »
Délibéré à Toulouse ce 6 décembre 1765
Signé TOURNIER
Dès le lendemain, 7 décembre 1765, Mr CHAULIAC transmettait cette consultation aux Consuls. Dans sa lettre, on voit qu’il semble vouloir dissuader la ville de s’engager dans cette affaire, il y dit notamment :
« Autrefois le Parlement autorisait les règlements de police, mais on est aujourd'hui dans un système tout opposé. Il ne veut point dépouiller les sénéchaux et c'est là où il faudrait vous adresser avant de recourir au parlement. Mais ces sortes d'arrêts coûtent cher, je suppose que ces règlements renferment nombre d'objets. Le Sénéchal y mettait des épices et le Parlement encore plus. Je suis persuadé que 50 écus ne vous en sortiraient point etc. »
Sur le vu de ces avis autorisés, nos consuls n'insistèrent pas et l'on se décida à faire construire le passage qui nous est familier.
Ce couloir étroit, aménagé entre la maison consulaire et l'immeuble portant de nos jours le N°1 de la rue du pont et les escaliers qui y font suite sont connus de tous nos concitoyens et habitués de nos samedis et foires. Son existence surprend visiteurs et touristes qui découvrent du haut des marches, le calme moyenâgeux du marché. Il existe dans nombre de villes des rues aux passages qui portent des noms inconnus. Pour Paris, le Bottin nous indique que ces noms furent ceux de citoyens qui, gracieusement ou à peu de frais, cédèrent les terrains nécessaires à la percée de cette voie.
A Sommières, au contraire, la « Vox Populi » tenace, continue à donner à cet escalier le nom de ceux qui firent tout leur possible pour interdire leurs contemporains l'usage d'un passage voisin.
LOU PASSEROUN
Midi Libre 20 Août 1961